The « big craquage »

Aux États-Unis, la crise sanitaire a engendré une vague de départs précipités que la presse outre-Atlantique qualifie de « Great Resignation » ou de « Big Quit ».

 

Plus de 4 millions de salariés américains auraient quitté leur entreprise, rien qu’en août dernier. Le profil de ceux qui claquent la porte est très hétérogène : employés de Starbucks, professionnels de santé, de la distribution, des services, des employés modestes, mais aussi des cols blancs.

 

Le phénomène a pris de l’ampleur là-bas, au point de devenir viral sur les réseaux sociaux Twitter, Tiktok. On est loin de la « resignation letter to whom it may concern« . On filme sa dem et on la poste sur les réseaux sociaux, un moyen peut-être d’exorciser ses peurs (celle du lendemain). Mais, si l’on considère le pouvoir de l’influence aujourd’hui, on mesure aussi le risque de contagion par viralité. Les répercussions sur l’économie pourraient être aussi imprévisibles que dramatiques…  

 

Face à cela, les entreprises concernées n’ont d’autres moyens que de relever les salaires à la hâte et promettre d’améliorer les conditions de travail. Parmi ces démissionnaires, beaucoup sont partis sans plan B. Le marché de l’emploi étant porteur aux États-Unis, les prévisionnistes les voyaient reprendre rapidement leur place sur le marché du travail. Mais force est de constater que ce n’est pas vraiment le cas. Idem pour ceux qui ont perdu leur job à cause de la pandémie. Malgré l’arrêt de certaines aides en septembre dernier, beaucoup ne sont pas retournés au travail. Le phénomène est en train d’être analysé par les sociologues. 

 

Ce phénomène a-t-il touché la France ? 

 

A voir la hausse des ruptures conventionnelles et le nombre de salariés qui n’ont pas repris leur poste au sortir du confinement, il est clair que quelque chose de similaire se produit chez nous en ce moment même. Notre système social, très protecteur, pourrait même amplifier le phénomène.

 

Dans les médias, on évoque plus souvent les cas de burn-out ou de bore-out pour expliquer ces démissions, justifiant un recours accru aux prestataires de bilan de compétences et autres spécialistes des transitions professionnelles.

 

Si le portrait robot a encore du mal à se dessiner, l’âge des démissionnaires (autour de 35-40 ans) interroge. Ce n’est pas le profil le plus prévisible.

 

La réalité est que les DRH se retrouvent bien souvent devant le fait accompli. Leurs collaborateurs n’ont pas tous regagné leur entreprise au sortir du confinement. Certains se sont mis au vert avec l’envie d’y rester, cherchant à renégocier les jours de télétravail, quitte à changer de métier en cas de refus. Plus nombreux sont ceux qui ont tout simplement démissionné sans crier gare. Une déflagration pour les entreprises prises au dépourvu.

 

 

C’est le cas de nombreux patrons restaurateurs, hôteliers. Parmi leurs salariés confinés, 230.000 n’ont pas repris le tablier. En réalité, la crise sanitaire produit son poison là où le ras-le-bol est déjà latent, dans les hôpitaux publics, les EHPAD, la restauration, le sanitaire et social, le médico-social (CHRS, protection de l’enfance, foyers d’accueil du handicap…), mais aussi dans l’éducation nationale, la banque, les métiers juridiques, là où il y avait des signes avant-coureurs. Beaucoup d’infirmières, aide-soignantes ont quitté définitivement la blouse. Chez elles, le malaise est plus profond et la crise sanitaire est un déclencheur.

 

 

A cela s’ajoutent les démissions liées à l’obligation vaccinale. On en parle assez peu dans la presse, mais de nombreux praticiens de santé se sont vu interdire la pratique de leur métier pour avoir refusé la vaccination. Un acte de résistance qui se paye au prix fort. C’est le cas de Françoise*, pédiatre 54 ans, contrainte de fermer son cabinet et de renoncer du même coup à ses gardes dans les hôpitaux.

« J’ai reçu une lettre de l’ARS m’informant que je n’étais plus autorisée à exercer mon activité libérale. Que l’on soit clair, je suis médecin, je vaccine. Je ne suis pas non plus antivac, ni complotiste. Je n’ai fait qu’appliquer mon droit, celui même qui dit que tout patient peut refuser un traitement. On est aujourd’hui dans l’excès, c’est contraire à la logique médicale et à la doctrine de l’immunité naturelle. J’ai un doute, c’est la raison pour laquelle je m’abstiens. Je suis donc sans revenu, j’assume. Ne pouvant payer le loyer, j’ai résilié mon bail. Je n’ai pas de plan B. ll y a peu de médecins dans mon cas. En revanche, il y a beaucoup plus d’infirmières et d’aide-soignants qui sont actuellement sur la touche… ».

 

 

En additionnant le tout, cela fait un nombre impressionnant de personnes sortis du marché du travail en lien à la pandémie. Alors, que va-t-il se passer en 2022 ?  Qui va bénéficier de l’apport des transfuges ? Quels seront les gagnants ? 

 

En France, nombre de secteurs peinent à recruter, pour ne citer que le numérique, l’agroalimentaire, l’agriculture, le transport-logistique.

 

Ainsi, la réforme du paquet routier européen remet dans le jeu nos sociétés de transport international. A l’interdiction du repos en cabine, déjà effective, s’ajoute l’obligation de faire rentrer le conducteur dans son pays d’origine toutes les quatre semaines, de quoi réduire le cabotage irrégulier (une spécialité des transporteurs des PECO) qui pénalise lourdement nos entreprises. La concurrence devenant plus équitable, les transporteurs regagnent des parts de marché et ils ont plus que jamais besoin de recruter, étant déjà en situation pénurique. 40.000 à 50.000 postes seraient actuellement non pourvus. Pour appâter les candidats, les sociétés de transport ne lésinent pas sur les avantages (13ème mois, participation, mutuelle, prime de conduite économique…). Certaines sont prêtes à financer la formation au permis PL, offrant un CDI à la clé. 

Relever les salaires pour rendre les métiers plus attractifs, les organisations patronales y sont prêtes. D’ailleurs, dans l’hôtellerie-restauration, on négocie en ce moment sur les salaires, mais les marges sont ici plus étroites qu’ailleurs. Il faudra d’autres leviers.

 

Plus généralement, cette pénurie en personnel qualifié tend à pousser les salaires à la hausse. Et la surenchère ne fait que commencer. Ce phénomène de Grande démission questionne aussi les conséquences d’une guerre éclair des talents et le rapport au travail.

 

Le Guide des ressources emploi s’attache à détecter les signaux faibles, à déceler les pistes et à contextualiser les évolutions qui traversent le monde du travail. 2022 s’annonce compliquée mais instructive. Nous nous efforcerons de rendre compte de cette actualité dans nos dossiers.

 

 

*le prénom a été changé